Vous ne trouvez pas que notre époque est bavarde mon cher François ? Ne peut-on craindre qu’avec le grand débat national lancé par le locataire actuel de l’Elysée, le bavardage s’intensifie au point de générer une cacophonie assourdissante risquant de passer sous silence l’essentiel des revendications ?…

Vous ne trouvez pas que notre époque est bavarde mon cher François ? Ne peut-on craindre qu’avec le grand débat national lancé par le locataire actuel de l’Elysée, le bavardage s’intensifie au point de générer une cacophonie assourdissante risquant de passer sous silence l’essentiel des revendications ? En fait, je crois que le principal problème de notre époque est de manquer d’hommes et de femmes qui ont non seulement du souffle, un vrai souffle et pas celui qui permet de réaliser des shows marathons durant sept heures, mais qui ont aussi une vision du monde, là encore une vraie vision de notre monde, et non celle court-termiste que des dirigeants sans imagination nous resservent depuis de si longues décennies. Et je ne sais pourquoi, ou ne le sait que trop, ma réflexion m’a conduite au constat qu’un nouvel abbé Grégoire serait nécessaire, voire indispensable, à notre époque. L’abbé Grégoire, ça vous dit quelque chose mon cher François ? Rappelez-vous vos cours d’histoire.

Tout le monde me semble-t-il a entendu parler du fameux Serment du jeu de paume que le peintre Jacques-Louis David a immortalisé dès 1791 par un dessin, hélas inachevé. Au premier plan, au centre, on y voit trois hommes qui, se tenant par l’épaule, prêtent le serment : il y a là un moine chartreux, Dom Gerle, un pasteur protestant, Rabaut Saint-Etienne et, surtout, au milieu, l’abbé Grégoire, curé d’Embermesnil, une petite localité située près de Lunéville, en Lorraine. Albert Soboul, l’un des grands historiens de la Révolution française, a dit de lui « qu’il vécut intensément tous les problèmes de son temps ». Et pourtant, rien ne l’y destinait puisqu’il naquit le 4 décembre 1750 dans une famille pauvre, son père n’étant qu’un modeste tailleur d’habits qui, disait-il, « ne lui transmit d’autre héritage que la pitié et la vertu ».  Ordonné prête à 25 ans, il fut élu député du clergé du baillage de Nancy en 1789 et alla donc représenter le Tiers-Etat aux Etats-Généraux et jouer un rôle important dans la rédaction de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789.

 

Il y devint très vite l’un de ces « curés intrépides » dont parle Mirabeau. Ainsi, lors de la nuit du 4 août 1789, il adhéra à la suppression de la dîme. En revanche, au cours de la séance du 12 février 1790, il se prononça contre l’abolition des ordres religieux. Pourquoi me direz-vous ? Il affirma que les moines avaient été utiles à l’agriculture et que les abbayes de Saint-Germain-des-Prés et de Sainte-Geneviève avaient contribué au progrès des sciences. Il fut l’un des premiers à prêter serment à la Constitution civile. Un autre grand historien de la Révolution française, Albert Mathiez, a dit de lui que « c’est parce qu’il était profondément chrétien qu’il fut profondément révolutionnaire ». Elu évêque du Blois en janvier 1791, il quitta sa charge l’année suivante  pour siéger à la Convention en septembre 1792.

Dites donc, c’est un hyper-actif cet Abbé Grégoire !

En effet. Preuve en est que dès la première séance de la Convention, le 21 septembre 1792, il appuya la proposition de Collot d’Herbois d’abolir la royauté. « Les rois sont dans l’ordre moral ce que les monstres sont dans l’ordre physique. Les cours sont l’atelier du crime, le foyer de la corruption et la tanière des tyrans. L’histoire des rois est le martyrologe des nations », déclara-t-il. Quelques semaines plus tard, alors qu’il présidait la Convention, il annonça vouloir une Europe sans forteresses ni frontières, rendez-vous compte ! Il s’éleva aussi contre le principe d’inviolabilité du roi et demanda sa mise en jugement. « La postérité s’étonnera peut-être qu’on ait pu mettre en question si une nation entière peut juger son commis », lança-t-il. Pour autant, s’il reconnaissait à la Convention le droit de juger Louis XVI, sa religion lui défendait de répandre le sang des hommes.

Membre du Comité de l’Instruction publique, Grégoire joua aussi un rôle considérable dans la réorganisation de l’instruction publique. Il fut également à l’origine de la création du Conservatoire National des Arts et Métiers, le fameux CNAM, qui allait permettre de « perfectionner l’industrie nationale », mais aussi du Bureau des Longitudes et de l’Institut de France.

Visiblement cet abbé n’était pas aux 35 heures et ne devait jamais prendre de RTT ?

En effet ! Une question mon cher François : savez-vous qui a créé le mot « vandalisme » et démocratisé son utilisation ? En bien c’est encore et toujours l’Abbé Grégoire qui, dans un rapport adressé à la Convention nationale en août 1794 alerta sur la destruction massive et impunie des monuments et objets qu’il qualifia de « nationaux ». Dans ses Mémoires publiées en 1837, il a écrit à propos du mot vandalisme : « Je créai le mot pour tuer la chose ». De la sorte, il fit émerger peu à peu une prise de conscience patrimoniale et demanda la conservation des monuments qui, jusqu’alors en cette période agitée, étaient pris pour cible lors des émeutes.

On pourrait dire encore tant de choses à propos de l’Abbé Grégoire, parler en particulier de son travail autour de la langue française et de sa volonté d’universaliser son usage, une démarche indispensable « dans une République une et indivisible », rappeler qu’il milita obstinément pour l’abolition de l’esclavage, et qu’il ne ménagea pas ses efforts pour régénérer l’Eglise de France alors très affaiblie par une campagne de déchristianisation et les nombreuses démissions de prêtres et d’évêques.

En somme, l’abbé Grégoire est votre idole Jean-François, vous l’athée convaincu, curieux, non ?

Idole, je n’irai pas jusque là. Mais j’ai un profond respect pour cet homme même si, je l’avoue, avoir un faible pour un autre abbé révolutionnaire et … athée celui-ci, eh oui, qui vécut sous le règne de Louis XIV. Je veux parler du fameux Jean Meslier, célèbre pour avoir affirmé qu’il fallait pendre le dernier roi avec les boyaux du dernier prêtre. Bon soyons sérieux et reconnaissons que Henri Jean-Baptiste Grégoire a été un véritable moteur dans cette époque très tourmentée de la Révolution française. Permettez moi une comparaison. Mon métier de journaliste scientifique m’a permis de rencontrer beaucoup de créateurs de start-up parmi lesquels je n’ai trouvé que très peu de véritables entrepreneurs. Et je crois qu’il en est de même de nos dirigeants politiques. La plupart n’ont aucune véritable vision d’ensemble. Alors que l’Abbé Grégoire, lui, avait cette capacité à appréhender la situation dans son ensemble et à tracer des lignes pour l’avenir. On ne peut donc qu’être satisfait que ce grand homme repose désormais au Panthéon où il est entré en compagnie du grand mathématicien Gaspard Monge à l’occasion de la célébration du bicentenaire de la Révolution français en 1989, au grand dam de l’église.

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :