Plaidoyer pour l’enseignement de l’histoire des sciences et des technique (J-F. Desessard) #31 janvier 2019

En général, je suis toujours très heureux de participer à vos côtés à ce Miroir des sciences que vous nous proposez tous les jeudis. Mais là, je le suis d’autant plus que l’on y parle d’histoire, celle des techniques, pour laquelle je me suis toujours passionné, mais aussi d’innovation…

… un mot que j’aime même si je regrette qu’il soit si galvaudé depuis la fin des années 90 et mis à toutes les sauces, en particulier dans les discours de nos dirigeants qui le citent parce que c’est tendance et que ça plaît, alors que peu nombreux sont ceux qui y comprennent quelque chose.

Enfin, je suis d’autant plus heureux que le MOOC dont nous parlons ce soir est dispensé dans le cadre du Conservatoire National des Arts et Métiers, le CNAM, fruit de la Révolution française puisqu’il a été créé en 1794 par la Convention à l’initiative de l’un des plus brillants personnages de cette époque, l’abbé Grégoire, avec pour principal objectif de « perfectionner l’industrie nationale ». Notre époque aurait bien besoin d’un homme comme lui, vous ne trouvez pas ?

Un Conservatoire qui m’évoque aussitôt son outil de diffusion de la culture scientifique et technique qu’est le Musée des Arts et Métiers, à mes yeux l’un des plus beaux lieux de Paris. Visiter Paris sans venir y faire un tour, c’est une faute de goût. Mais me direz-vous mon cher François, les troupeaux de touristes en font déjà tellement de ce genre de fautes, alors qu’importe.

Pourquoi voudriez-vous leur faire visiter ce musée ?

Ne serait-ce que pour y goûter son atmosphère si particulière, installé qu’il est dans un ancien prieuré royal, celui de Saint-Martin-des-Champs, et d’y découvrir d’étonnantes collections de machines et d’objets, pour certains uniques au monde, mais aussi de dessins. J’ai la naïveté de penser qu’en leur permettant de se pencher ainsi sur le passé ils parviendront peut-être à comprendre un peu mieux l’univers technologique dans lequel ils baignent aujourd’hui. Une visite s’imposerait également pour beaucoup de mes confrères et consoeurs journalistes qui parfois s’aventurent sur les chemins des technologies actuelles et pour certains s’y retrouvent très rapidement pris dans ses ornières, faute de maîtriser pleinement le sujet. Pour l’anecdote, je me rappelle de l’Italien Carlo Rubbia, prix Nobel de Physique  1984, qui dans une sorte de grand show, c’était en 1994, nous présenta son « Rubbiatron », autrement dit un réacteur hybride dans lequel un réacteur nucléaire au thorium est piloté par un accélérateur de particules. Beaucoup restèrent béats d’admiration devant un concept qui pourtant n’était pas vraiment nouveau puisque des études sur le sujet avait été entamées aux Etats-Unis dès les années 50. Aussi serait-il souhaitable que soit dispensée dès le plus jeune âge une initiation à l’histoire des sciences et des techniques et que ces matières fassent également l’objet d’un véritable enseignement dans les écoles d’ingénieurs.

Vous ne trouvez pas que les programmes d’enseignement sont déjà très chargés ?

Sans doute mon cher François, mais chargés de quoi, que d’indispensables matières ? J’en doute. Permettez-moi une seconde anecdote, très récente celle-ci puisqu’elle date d’hier. Sur le réseau professionnel Linkedin circulait une photo montrant une dame des années 1915-1916 circulant sur une trottinette électrique. Rendez-vous compte ! Etonnements des lecteurs, évidemment, mais aussi doutes de certains, parlant d’une photo vraisemblablement truquée. Or renseignements pris, dès 1913, une trottinette électrique a bien été mise sur le marché. Elle s’appelait l’Autoped. Elle a équipé notamment les postiers Américains dès l’année 1916, l’Allemand Krupp reprenant ensuite les brevets pour en produire à partir de 1919.  Le plus intéressant dans cet exemple est d’observer la réaction du public quand il a découvert la vérité, à savoir que la trottinette électrique qu’il pensait être une innovation récente n’est en fait qu’une invention qui a plus d’un siècle. Remarquez au passage les deux mots que j’ai intentionnellement utilisé, innovation pour notre époque, invention pour le passé, à croire qu’hier on inventait alors qu’aujourd’hui on innove.

 

Que voulez-vous dire Jean-François ?

 

Au-delà de la très grande méconnaissance de l’histoire des sciences et des techniques de mes contemporains, je pense que notre époque prétentieuse technologiquement parlant abuse de l’emploi de certains mots. Innovation, dont j’ai déjà parlé, en est le parfait exemple. Tous nous l’utilisons à tort et à travers, le mettons à toutes les sauces, beaucoup d’entre nous l’ayant assimilé au mot invention. Dans l’esprit de beaucoup, l’invention, c’est l’innovation d’hier, couleur sépia, alors que l’innovation, c’est tendance, ça a la saveur de la Californie et de sa Silicon Valley. Or penser ainsi, c’est confondre la découverte et sa diffusion. Ainsi quand l’Américain Thomas Edison commercialise son phonographe à cylindre en 1877, il innove à partir des travaux de l’inventeur français Edouard-Léon Scott de Martinville qui, vingt ans plus tôt, a réalisé le premier enregistrement sonore. Même constat à propos d’un autre Américain, Alexander Graham Bell qui, lui aussi, innove en 1876 en industrialisant un téléphone dont l’inventeur n’est autre que le Français Charles Bourseul qui en a présenté le concept dans un mémoire dès 1854 mais n’a pas été pris au sérieux.  D’où l’importance de donner leur véritable signification aux mots afin de permettre à ceux qui nous gouvernent de se poser les bonnes questions, par exemple de savoir s’il est véritablement pertinent de financer massivement la recherche, comme certains le souhaiteraient, pour stimuler l’innovation. Bon, j’arrête là ma chronique parce que je sens que je touche à des questions qui fâchent.

Permettez-moi en guise de conclusion de reprendre une phrase du dossier de presse du MOOC auquel est consacrée l’émission de ce soir : « Tirons les leçons du temps long pour apprendre à innover aujourd’hui ». Tout est dit, non ?

 

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