Tu feras une classe prépa mon enfant ! #24 mai 2018

Jean-François Desessard, Au moment même où Parcoursup, la nouvelle plateforme d’inscription à l’université commence à délivrer ses premières réponses vous lancez comme une sorte d’appel urgent à tous les parents que nous sommes. « Arrêtez de stresser vos enfants à propos des études ou plutôt arrêtez de leur transmettre votre stress », dites-vous.

Oui, en effet, et j’ai même envie de le dire de manière un peu plus triviale « arrêtez d’emmerdez vos enfants» en leur faisant croire que leur avenir ne sera radieux que s’ils font de belles et longues études supérieures, et surtout de véhiculer cette image tout au long de leur vie scolaire et universitaire, image que par mimétisme ils véhiculeront à leur tour pour faire en sorte que leurs enfants réécrivent ensuite le même scénario à la génération suivante. Certes, il est légitime de s’inquiéter pour l’avenir de ses enfants, qui plus est dans une société où décrocher un premier job ressemble bien souvent à un parcours du combattant si vous n’avez pas le CV « tendance » du moment.  Pour autant, est-il raisonnable de poursuivre dans cette voie ? Ne serait-il pas temps de renouveler toutes ces idées, sacrément figées, à propos notamment de certaines formations de prestige. Je veux parler en particulier de ce qu’on appelle les « classes prépas » qui constituent la voie royale pour intégrer cette spécificité française que représentent les grandes écoles.

A ce propos Jean-François vous nous contez une expérience qui, si vous ne l’avez pas personnellement vécu, n’est pourtant pas le fruit de votre imagination mais correspond à des observations que avez pu faire au fil des années.

Oui, c’est exact. Imaginez un dîner chez des amis. Il y a là autour de la table quelques couples de quadra et de quinqua de la classe moyenne, avec quelques universitaires, deux ou trois chercheurs, une poignée d’ingénieurs ou de cadres moyens-supérieurs dans des multinationales, et un journaliste. Oui, il en faut toujours un dans ce type de dîner. Au cours du repas, la discussion s’oriente vers l’éducation. Vient alors l’inévitable question posée par l’un des convives : « Et ton fils, que fait-il ? » Evidente, la réponse tombe :

« Il fait une prépa au Lycée Henri IV », répond l’un des convives avec une certaine satisfaction.

« Et ta fille », lance un autre ? Elle passe le concours d’entrée à HEC. Elle voudrait ensuite tenter l’ENA », déclare une maman tout aussi satisfaite. Arrive alors le tour d’un autre invité qui, à la fameuse question, répond sans hésitation : « Il est en bac pro. Il s’intéresse à la chaudronnerie. Qui plus est c’est un secteur où l’on manque de gens compétents ».

Stupeur dans l’assistance

Mais bien sûr. Pour tous ces gens chaudronnerie est un mot d’une autre époque, voire pire, un gros mot. « Ton fils a des difficultés à l’école ? », tente l’un des convives. « Non, au contraire, il travaille bien mais c’est ce qui lui plaît ». Chaudronnerie, chaudronnerie, c’est l’étonnement général. Le papa du futur plombier, lui, ne prend pas conscience du véritable tsunami qu’il vient de provoquer dans l’esprit de ceux qui sont présents autour de cette table. Il est quasiment dans la situation de celui qui vient de perdre un parent proche et à qui l’on ne sait pas quoi dire pour le consoler.

Cette anecdote n’est-elle pas trop excessive ?

Hélas non. Par contre, on ne peut que se réjouir d’observer depuis quelques années un accroissement du nombre de diplômés d’études supérieures qui, à la fin de leur cursus optent pour une formation professionnelle, autrement dit une formation qui va leur apprendre un métier. Eloi Mosquet en est un très bel exemple. A la fin des années 2000, ce jeune polytechnicien, prestigieux diplôme en poche, décide de s’inscrire au Centre de Formation des Apprentis de Quimper, en Bretagne, pour y préparer un CAP de plomberie. Etonnant, non ? Les propos qu’il tient alors en ébranlent plus d’un, figés qu’ils sont dans leurs certitudes. « On est poussé par le système », dit-il : « les profs, les parents, les copains … En prépa, il y a une telle pression pour te faire aller dans les écoles que tu n’as finalement pas le choix à l’arrivée. Tout cela opère comme une mécanique. J’ai été admis à l’X sans savoir ce qu’était réellement cette école », déclare-t-il à un journaliste du Monde. Aussi, quand il sort de cette école, vient-il à s’interroger en voyant ses coreligionnaires embauchés par de grandes entreprises. « Je n’ai été candidat à rien, préférant me poser la question suivante : Et si maintenant, tu faisais quelque chose qui te plaît plutôt que de poursuivre dans le système et chercher à gagner le maximum de fric ? » Et ce jeune d’ajouter : « C’est aberrant, mais personne dans les études supérieures, ne vous demande jamais ce que vous voulez vraiment faire de votre vie. »

Apparemment les parents d’Eloi Mosquet ne sont pas de ceux qui stressent pour les études de leurs enfants. Il les décrit en effet comme « des gens à l’esprit très ouvert qui m’ont toujours dit : Fais des études. Et tu feras ce que tu voudras ensuite ». Je crois Jean-François que vous souhaitez ajouter quelque chose en guise de conclusion1200px-Logo_parcoursup.png

Je trouve que le constat d’Eloi Mosquet qui, depuis, a créé une entreprise de plomberie, devrait faire réfléchir nos dirigeants et les amener à travailler davantage au niveau des mentalités. Réformer, c’est bien, mais encore faut-il que cela entraîne de véritables changements. Or en tant que citoyen je ne peux que me désoler quand j’entendsle directeur de l’école doctorale de chimie d’une grande université scientifique française me déclarer au cours d’une interview, il y a quelques années : « Des étudiants diplômés d’un master, nous en avons partout, plein les placards qui en regorgent à tel point que nous ne savons plus où les mettre. Que vont-ils devenir ? Ce qui me rassure quand même c’est qu’ils ne feront jamais de chimie de leur vie ». J’y repense très souvent quand il m’arrive de croiser de jeunes diplômés d’un master, sans expérience dont les prétentions en matière de salaire me paraissent quelque peu hors de la réalité et qui découvrent alors un peu groggy que leur bac +5 n’est pas le sésame qu’on leur avait vanté et, le plus souvent, vendu. Méfions-nous que l’enseignement supérieur ne finisse par ne plus ressembler en grande partie qu’à une usine à fabriquer les frustrés de demain.

 

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