Les « grand » et les « petits » chercheurs #12 avril 2018

La chronique de Jean-François Desessard

Lire la chronique…

Aux yeux des médias et du grand public c’est quoi un « grand chercheur » ? C’est la question à laquelle vous allez essayer de répondre ce soir à l’occasion de votre nouvelle chronique n’est-ce pas ?

Oui, en effet. C’est une question que je me suis posé régulièrement tout au long de ma déjà longue carrière de journaliste scientifique, en particulier quand j’ai eu le plaisir d’écrire des articles sous la forme de portraits de chercheurs physiciens tels que Pierre-Gilles de Gennes, Georges Charpak ou encore Albert Fert, tous ayant reçu le prix Nobel de physique. Je pense aussi au chimiste Jean-Marie Lehn, également prix Nobel, pour ne citer que quelques-uns de ceux qui m’ont le plus impressionné. Vous remarquerez que la plupart des articles de vulgarisation qui évoquent ces personnalités de la science ou leurs travaux les présentent presque toujours comme de « grands chercheurs » ce qui impliquerait alors qu’il existe de « petits chercheurs », non ? Si petits sans doute pour certains d’entres eux que les médias ne parlent quasiment jamais de leurs recherches. Pour certains de ces supposés « grands chercheurs », les journalistes vont parfois jusqu’à les comparer à quelques-uns de leurs non moins grands ancêtres. Ainsi Pierre-Gilles de Gennes, à l’époque de son Nobel de physique au début des années 90 a été qualifié de « nouveau Newton » dans différents articles. Or cette référence à l’homme à la pomme, celle qui tombe de l’arbre évidemment illustrant l’attraction universelle et non la Apple de Steve Jobs ou encore des Beatles, a également été utilisée très souvent à propos de l’astrophysicien britannique Stephen Hawking dont la mort, le 14 mars dernier, a plongé le monde entier, ne serait-ce que durant 24 heures, ce qui est déjà très long à l’échelle des médias, dans un de ces recueillements planétaires dont l’humanité semble avoir le secret, recueillements qui me laissent toujours très perplexe.

C’était quand même un astrophysicien exceptionnel qui a fait avancer les connaissances, notamment des trous noirs me semble-t-il ?

Vous me dites que Stephen Hawking était un astrophysicien exceptionnel. Je veux bien vous croire sur parole. Personnellement, je suis incapable d’en juger. Certes, tout comme vous et les mathématiciens invités ce soir, j’ai une formation de scientifique. Néanmoins, celle-ci ne me permet en rien d’apprécier la pertinence de travaux théoriques d’astrophysique dont la compréhension nécessite, ou plutôt exige, la maîtrise d’outils mathématiques de très haut niveau. Qui plus est, il ne faut surtout pas croire que les astrophysiciens, tout comme les physiciens d’ailleurs mais aussi les mathématiciens, sont aussitôt aptes à se comprendre. Ces grandes disciplines regroupent en effet de nombreux domaines au sein desquels des théoriciens développent leurs hypothèses qui ne sont compréhensibles que par une poignée de leurs collègues dans le monde. Alors imaginez ce qu’il en est pour le citoyen lambda, y compris s’il a bénéficié de quelques années d’enseignement supérieur. Pour lui, Stephen Hawking se résume à un nom, à un prénom, voire à une profession, et surtout à une image bâtie au fil des années par les médias. D’où mon étonnement à l’annonce de sa mort de lire sur les réseaux sociaux des commentaires dont la teneur laissait supposer que l’humanité venait de perdre un être essentiel qui avait contribué à son évolution. Je ne plaisante pas. C’est tout bonnement sidérant. En cela, je crois que Stephen Hawking illustre parfaitement ce que les médias et le grand public considèrent comme un « grand chercheur ».

Selon vous, c’est quoi ce « grand chercheur » tel que l’imagine le public ?

Aussi surprenant que cela puisse paraître, je crois que l’inaccessibilité des travaux représente la caractéristique essentielle, celle qui fait fantasmer le public. Prenons l’exemple de la Relativité, qu’il s’agisse de la relativité restreinte ou, plus encore, de la relativité générale, mon citoyen lambda connaît au moins son appellation et saura l’associer à un scientifique, forcément grand, Albert Einstein qui, au fil des années, est devenu une légende, un mythe. Essayant d’évoquer ses travaux, les plus perspicaces d’entre nous iront peut-être jusqu’à parler de courbures de l’espace-temps mais sans jamais oser entrer dans les détails, parce qu’à un certain niveau, les mots du quotidien ne suffisent plus. Il faut alors faire appel aux mathématiques. Néanmoins, l’inaccessibilité de ses travaux ne suffit pas à faire d’un scientifique un « grand chercheur » aux yeux du public. Pour bénéficier de cette véritable « appellation contrôlée » de la part des médias, celui-ci va devoir soigner son look et sa communication. Demandez-vous pourquoi, aujourd’hui encore, des ados éprouvent le besoin d’afficher sur l’un des murs de leur chambre le poster d’Albert Einstein, les cheveux hirsute et tirant la langue. Le mythe, encore le mythe, toujours le mythe !

Si je suis votre raisonnement, la terrible maladie de Charcot dont était atteint Stephen Hawking a contribué davantage à le faire connaître du grand public que ses travaux sur l’évaporation des trous noirs ?

C’est hélas une évidence. Imaginez pour le public, cette intelligence brillante enfermée dans un corps que la maladie ne cesse de tordre et de recroqueviller ! C’est fascinant qui plus est quand cet homme, qui perd l’usage de la parole, se met à dialoguer via un ordinateur et un dispositif de synthèse vocale, avant d’utiliser, lorsque la maladie finit par le priver de l’usage de ses membres, un étonnant système de reconnaissance faciale du mouvement des joues et des sourcils. C’est pourquoi quand j’ai appris le décès de Stephen Hawking, je me suis dit, un peu naïvement, que désormais le public allait peut-être s’intéresser davantage à ses travaux qu’à cette image médiatique dans laquelle la maladie l’enfermait depuis des décennies. J’ajoute que le chercheur qualifié de « grand » par les médias est soumis aux mêmes règles de la starisation que les artistes. Autrement dit, résumé de façon un peu cynique, cela veut dire qu’il doit travailler en permanence sur l’image pour vendre beaucoup d’exemplaires des bouquins de vulgarisation qu’il écrit.

Je crois que vous souhaitez terminer votre chronique par une petite anecdote

Oui, en 1930, à l’occasion de la première des Lumières de la Ville, le film de Charlie Chaplin, Albert Einstein était au nombre des invités. Discutant avec cette légende du cinéma, il lui aurait déclaré : « ce que j’admire le plus dans votre art, c’est son universalité. Vous ne dites pas un mot et pourtant le monde entier vous comprend »

« C’est vrai », aurait répliqué aussitôt le célèbre Charlot. « Mais votre gloire est plus grande encore : le monde entier vous admire, alors que personne ne vous comprend ».

Tout est dit, non ?

 

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